Journal, 17 mars 1890

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moulin

Je passe un bien vilain moment. Tous les livres me dégoûtent. Je ne fais rien. Je m’aperçois plus que jamais que je ne sers à rien. Je sens que je n’arriverai à rien, et ces lignes que j’écris me paraissent puériles, ridicules, et même, et surtout, absolument inutiles.

Comment sortir de là ? J’ai une ressource : l’hypocrisie. Je reste enfermé des heures, et on croit que je travaille. On me plaint peut-être, quelques-uns m’admirent, et je m’ennuie, et je bâille, l’œil plein des reflets jaunes, des reflets de jaunisse de ma bibliothèque. J’ai une femme qui est un fort et doux être plein de vie, un bébé qui illustrerait un concours, et je n’ai aucune espèce de force pour jouir de tout cela.

Je sais bien que cet état d’âme ne durera pas. Je vais ravoir des espérances, de nouveaux courages, je vais faire des efforts tout neufs. Si encore ces aveux me servaient ! Si plus tard je devenais un grand psychologue, grand comme M. Bourget ! Mais je ne me crois pas en puissance assez de vie. Je mourrai avant l’heure, ou je me rendrai, et je deviendrai un ivrogne de rêverie. Mieux vaudrait casser des pierres, labourer des champs.

Je passerai donc ma vie, courte ou longue, à dire : Mieux vaudrait autre chose. Pourquoi ce roulis de notre âme, ce va-et-vient de nos ardeurs ? Nos espérances sont comme les flots de la mer : quand ils se retirent, ils laissent à nu un tas de choses nauséabondes, de coquillages infects et de crabes, de crabes moraux et puants oubliés là, qui se traînent de guingois pour rattraper la mer.

Est-ce assez stérile, la vie d’un homme de lettres qui n’arrive pas ! Mon Dieu, je suis intelligent, plus intelligent que bien d’autres. C’est évident, puisque je lis sans m’endormir la Tentation de saint Antoine. Mais, cette intelligence, c’est comme une eau qui coule inutile, inconnue, où l’on n’a pas encore installé un moulin. Oui, c’est ça : moi, je n’ai pas encore trouvé mon moulin. Le trouverai-je jamais ?

Jean Jaurès, par Jules Renard [Journal]

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Jean Jaurès

Déjeuner chez Blum. Jaurès a l’aspect d’un professeur de quatrième qui ne serait pas agrégé et ne prendrait pas assez d’exercice, ou du gros commerçant qui mange bien.

De taille moyenne, carré. Une tête assez régulière, ni laide, ni belle, ni rare, ni commune. Beaucoup de poil, mais ce n’est que de la barbe et des cheveux. Un nerveux clignement de paupière à l’œil droit. Col droit, et cravate qui remonte.

Une intelligence très cultivée. Les quelques citations que je fais, auxquelles je ne tiens pas beaucoup, il ne me laisse même pas les achever. A chaque instant, il fait intervenir l’histoire ou la cosmogonie. Une mémoire d’orateur toute pleine, étonnante.

Crache volontiers dans son mouchoir.

Je ne sens pas une forte personnalité. Il me fait plutôt l’impression d’un homme dont le bulletin pourrait être ainsi rédigé : « Bonne santé sous tous les rapports. »

A une de ses plaisanteries, il rit trop, d’un rire qui descend des marches et ne s’arrête qu’à terre.

L’accent : un bizarre dédain pour le c d’ « avec » La parole lente, grosse, un peu hésitante, sans nuances.

Évidemment, il faudrait voir l’acteur qui est dans cet orateur. Et puis, je vis, par la pensée, avec des hommes trop grands pour que celui-là m’étonne.

– Faire un discours ou écrire un article, pour moi, c’est à peu près la même chose, dit-il.

Je lui demande ce qu’il préfère de l’exactitude d’une phrase, où de la beauté poëtique d’une image.

– L’exactitude, répond-il.

L’homme qui l’a le plus frappé comme orateur, c’est Freycinet.

Il lui est plus facile de parler dans une réunion publique qu’à la Chambre, que de faire une conférence. Où il a été le plus mal à l’aise, c’est à la cour d’assises où il défendait Gérault-Richard.

En religion il paraît assez timide. Il est gêné quand on aborde cette question. Il s’en tire par des : « Je vous assure que c’est plus compliqué que vous ne croyez. » Il a l’air de penser que c’est un mal nécessaire, et qu’il faut en laisser un peu. Il croit que le dogme est mort, et que le signe, la forme, la cérémonie, sont sans danger.

D’après Léon Blum, il se sépare de Guesde comme tacticien. Socialiste de gouvernement, il croit aux réformes partielles. Guesde n’admet que la révolution complète.

Journal, 11 décembre 1901

La Femme, par Jules Renard [Journal]

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Jules Renard était connu pour son regard sans concession, cruel parfois même, surtout dans l’observation de ses contemporains. Il en avait conscience, et en avait même tiré un personnage caricatural, Eloi. Sa manière de décrire ses contemporaines n’est pas plus tendre, et donne même souvent dans la misogynie assumée. Mais rappelons-nous une chose : Jules Renard était avant tout un être littéraire égaré dans un corps d’homme. Il n’entrevoyait la réalité que pour lui concéder une portée littéraire, et veillait constamment à ce titre à ce que l’une reste à la hauteur de l’autre. Il était de fait souvent exaspéré par les portraits désincarnés de femmes angéliques qui fleurissaient dans les œuvres de nombre de ses confrères, et ses réflexions au sein de son Journal visaient donc avant tout à prendre une fois de plus le contre pied de clichés abêtissants.

Quand je serre une femme dans mes bras, je me rends parfaitement compte qu’à ce moment encore je fais de la littérature. Je dis tel mot parce que je dois le dire, et parce qu’il est littéraire. Même alors, il m’est impossible d’être naturel. Je ne sais pas l’anglais, mais je dirais plus volontiers : « Je t’aime », en anglais, que « Je t’aime » en naturel.

21 octobre 1889

Quand il voyait une jolie femme au teint animé par une course, embellie par une agitation quelconque, il ne manquait pas de se dire qu’en ce moment même elle devait avoir le derrière suant, et cela l’en dégoûtait tout de suite.

 4 mars 1890

Ce qui fait le plus plaisir aux femmes, c’est une basse flatterie sur leur intelligence.

21 mai 1895

Sur un signe de Sarah Bernhardt je la suivrais au bout du monde, avec ma femme. 

16 décembre 1896

 – Pauvre femme, je vous plains. L’adultère seul peut vous tirer de là.

– Mon ami…

– Mais pas avec moi.

25 janvier 1897

 Si jamais une femme me fait mourir, ce sera de rire.

17 février 1898

Le cœur d’une femme est un noyau de pêche. On la mord à pleine bouche, et, tout à coup, on se casse les dents.

20 mai 1898

Comme femme, mon idéal, c’est l’Elmire de Tartuffe.

19 avril 1899

La femme est un roseau dépensant.

16 décembre 1904

Histoires Naturelles : Le Serin

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Quelle idée ai−je eue d’acheter cet oiseau ?

L’oiselier me dit : “ C’est un mâle. Attendez une semaine qu’il s’habitue, et il chantera. ” Or, l’oiseau s’obstine à se taire et il fait tout de travers.

Dès que je remplis son gobelet de graines, il les pille du bec et les jette aux quatre vents.

J’attache, avec une ficelle, un biscuit entre deux barreaux. Il ne mange que la ficelle. Il repousse et frappe, comme d’un marteau, le biscuit et le biscuit tombe.

Il se baigne dans son eau pure et il boit dans sa baignoire. Il crotte au petit bonheur dans les deux.

Il s’imagine que l’échaudé est une pâte toute prête où les oiseaux de son espèce se creusent des nids et il s’y blottit d’instinct.

Il n’a pas encore compris l’utilité des feuilles de salade et ne s’amuse qu’à les déchirer.

Quand il pique une graine pour de bon, pour l’avaler, il fait peine. Il la roule d’un coin à l’autre du bec, et la presse et l’écrase, et tortille sa tête, comme un petit vieux qui n’a plus de dents.

Son bout de sucre ne lui sert jamais. Est−ce une pierre qui dépasse, un balcon ou une table peu pratique ?

Il lui préfère ses morceaux de bois. Il en a deux qui se superposent et se croisent et je m’écoeure à le regarder sauter. Il égale la stupidité mécanique d’une pendule qui ne marquerait rien. Pour quel plaisir saute−t−il ainsi, sautillant par quelle nécessité ?

S’il se repose de sa gymnastique morne, perché d’une patte sur un bâton qu’il étrangle, il cherche de l’autre patte, machinalement, le même bâton.

Aussitôt que, l’hiver venu, on allume le poêle, il croit que c’est le printemps, l’époque de sa mue, et il se dépouille de ses plumes.

L’éclat de ma lampe trouble ses nuits, désordonne ses heures de sommeil.

Il se couche au crépuscule. Je laisse les ténèbres s’épaissir autour de lui. Peut−être rêve−t−il ?

Brusquement, j’approche la lampe de sa cage. Il rouvre les yeux. Quoi ! c’est déjà le jour ? Et vite, il recommence de s’agiter, danser, cribler une feuille, et il écarte sa queue en éventail, décolle ses ailes.

Mais je souffle la lampe et je regrette de ne pas voir sa mine ahurie.

J’ai bientôt assez de cet oiseau muet qui ne vit qu’à rebours, et je le mets dehors par la fenêtre… Il ne sait pas plus se servir de la liberté que d’une cage. On va le reprendre avec la main.

Qu’on se garde de me le rapporter !

Non seulement je n’offre aucune récompense, mais je jure que je ne connais pas cet oiseau.

Morvandelle

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Je rêve d’être, sous ton corps,

Une barque fragile et neuve.

Tu ne vivras qu’entre mes bords

Plus solitaire qu’une veuve.

Tu tiendras tout entière en moi ;

Car ma poitrine t’a saisie

Comme une prison ; j’ai pour loi

De couler à ta fantaisie.

Ma rame bat avec langueur

Sur la mesure de ton cœur ;

Puis, las d’amour, j’aurai la joie,

Avec un simple tour de reins,

De faire voir aux riverains

Comme une maîtresse se noie !

Poil de Carotte : La Tempête de feuilles

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Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille du grand peuplier.

Il songe creux et attend qu’elle remue. Elle semble détachée de l’arbre, vivre à part, seule, sans queue, libre.

Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.

Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille, et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait un signe.

Au-dessous d’elle, une feuille proche fait le même signe. D’autres feuilles le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.

Et c’est un signe d’alarme, car, à l’horizon, paraît l’ourlet d’une calotte brune. Le peuplier déjà frissonne ! Il tente de se mouvoir, de déplacer les pesantes couches d’air qui le gênent.

Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres du jardin s’avertissent, par gestes, qu’au ciel la calotte s’élargit, pousse en avant sa bordure nette et sombre.

D’abord, ils excitent leurs branches minces et font taire les oiseaux, le merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que Poil de Carotte voyait tout à l’heure verser, par saccades, les roucoulements de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.

Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l’ennemi.

La calotte livide continue son invasion lente.

Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l’azur, bouche les trous qui laisseraient pénétrer l’air, prépare l’étouffement de Poil de Carotte. Parfois, on dirait qu’elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur le village ; mais elle s’arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de s’y déchirer.

La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les clameurs s’élèvent.

Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles Poil de Carotte imagine des nids pleins d’yeux ronds et de becs blancs. Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. Les feuilles s’envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l’acacia, fines, soupirent ; celles du bouleau écorché se plaignent ; celles du marronnier sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le mur.

Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de coups sourds.

Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des gouttes d’encre.

Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d’âne et les oignons montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines.

Pourquoi ? Qu’ont-ils donc ? Et qu’est-ce que cela veut dire ? Il ne tonne pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c’est le noir orageux d’en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui les affole, qui épouvante Poil de Carotte.

Maintenant, la calotte s’est toute déployée sous le soleil masqué.

Elle bouge, Poil de Carotte le sait ; elle glisse et, faite de nuages mobiles, elle fuira ; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu’elle plafonne le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et elle lui bande douloureusement les paupières.

Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son cœur comme un papier de rue.

Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.

Et Poil de Carotte n’a bientôt plus qu’une boulette de cœur.

Victor Hugo dans le Journal : 17 novembre 1901

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Une seule fois, Victor Hugo ne m’a fait aucun effet : c’est quand je l’ai vu. C’était à la reprise du Roi s’amuse. Il me parut vieux et assez petit, un peu comme nous nous représentions les plus vieux membres de l’Institut, qui doit être plein de ces petits vieux-là. Plus tard, j’ai connu Georges et Jeanne Hugo. Je ne comprenais pas qu’ils pussent adorer un autre dieu que lui.

Je lui sacrifierais La Fontaine, mes passions.

Tout un soir, Rostand et moi, nous avons répété ce vers qui est une peinture extraordinaire :

« Il avait les cheveux partagés sur le front. »

Je ne trouverais pas quatre phrases à lui dire sur lui.

Et il y a des livres de lui que je n’ai pas lus.

Je peux faire des plaisanteries sur Dieu, sur la mort : je ne pourrais pas en faire une à son propos. Pas un mot de lui ne me paraît ridicule.

J’ai lu des penseurs : ils me font rire. Ils tournent autour du pot. Je ne sais pas si Victor Hugo est un penseur, mais il me laisse une telle impression que, après avoir lu une page de lui, je pense éperdument, le cerveau grand ouvert.

Je crois que je n’aurais jamais osé lui avouer que j’écris.

Si l’on m’affirmait, preuve en main, que Dieu n’existe pas, j’en prendrais mon parti. Si Victor Hugo n’existait plus, le monde où se meut la beauté qui m’enivre deviendrait tout noir.

De voir Victor Hugo ne m’a point gâté Victor Hugo, mais je m’en suis voulu de n’avoir pas eu assez d’enthousiasme pour le voir si grand, une minute, malgré sa petite forme humaine. Il sortait au bras de son petit-fils.

Je ne donne pas moins de sens à son nom qu’au mot « Dieu ». Il utilise toute la force que j’ai d’adorer.

Critiquer Hugo ! Quand je regarde un coucher de soleil, qu’est-ce que cela me fait de savoir qu’il ne se couche pas, que la terre tourne autour de lui ? Quand je lis Hugo, qu’est-ce que ça me fait de savoir qu’il écrit comme ceci ou comme cela ?

Tout petit, j’ai dit à mon grand-père : « Sont-ils heureux, d’avoir un tel grand-père ! » Et mon grand-père, que je n’avais pas blessé, a dit oui, comme moi.

Histoires naturelles : Le cochon et les perles

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Dès qu’on le lâche au pré, le cochon se met à manger et son groin ne quitte plus la terre.

Il ne choisit pas l’herbe fine. Il attaque la première venue et pousse au hasard, devant lui, comme un soc ou comme une taupe aveugle, son nez infatigable.

Il ne s’occupe que d’arrondir un ventre qui prend déjà la forme du saloir, et jamais il n’a souci du temps qu’il fait.

Qu’importe que ses soies aient failli s’allumer tout à l’heure au soleil de midi, et qu’importe maintenant que ce nuage lourd, gonflé de grêle, s’étale et crève sur le pré.

La pie, il est vrai, d’un vol automatique se sauve ; les dindes se cachent dans la haie, et le poulain puéril s’abrite sous un chêne.

Mais le cochon reste où il mange.

Il ne perd pas une bouchée.

Il ne remue pas, avec moins d’aise, la queue.

Tout criblé de grêlons, c’est à peine s’il grogne :

− Encore leurs sales perles !

Journal : 1er janvier 1895

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Les premiers de l’an ou les anniversaires étaient pour Jules Renard des jalons temporels à l’échéance desquels il aimait mener des bilans et des introspections sans concession. C’était pour lui l’occasion de flageller moralement l’homme de lettres mondain en devenir, mais aussi de se comparer au statut d’Auteur qu’il projetait d’atteindre, et dont le charisme littéraire se devait de passer à la postérité.

Examen. Pas assez travaillé : trop retenu. Car moi, qui dans la vie suis plutôt un abondant, qui fais une trop grosse dépense nerveuse, en littérature, dès que je prends une plume, me voilà hésitant, d’une conscience excessive. Je vois, non pas le beau livre, la page mauvaise qui pourrait gâter ce beau livre et m’empêche de l’écrire. Me répéter que la littérature est un sport, que tout y dépend de la méthode, qu’on appelle aujourd’hui l’entraînement. Aucun danger de dépasser les limites.

Pas assez sorti : il faut voir les gens pour les remettre à la place qu’ils méritent. Trop dédaigné le journalisme, les petits embêtements, les pichenettes du sort. Pas assez lu de littérature grecque, pas assez de latin. Pas assez fait d’armes ou de bicyclette : en faire jusqu’au dégoût. Le travail cérébral paraît ensuite une espèce de salut dans un couvent où l’on peut mourir.

De plus en plus égoïste : rien à faire. Rechercher les apparences, tâcher de n’avoir de bonheur qu’à rendre les autres heureux. Eu trop peur d’admirer livres ou actions. Quelle manie, de dire des mots d’esprit aux gens quand on voudrait les embrasser ! Trop demandé à mes amis, hypocritement, des éloges de Poil de carotte. Laisser faire, la chose faite. Le bon qu’on attendait n’arrive pas, mais celui qu’on n’attendait pas arrive. Il y a une justice, mais celui qui la rend batifole. C’est un juge jovial, qui se moque de nous, nous attrape, mais qui, tout pesé, ne se trompe jamais.

Trop mangé, trop dormi, eu trop peur de l’orage. Trop dépensé : il s’agit, non pas de gagner beaucoup d’argent, mais de dépenser peu.

Trop méprisé l’avis d’autrui dans les questions graves, trop consulté autrui dans les frivoles. Faut-il sortir avec ce pardessus, mettre mon chapeau de forme ? Il va pleuvoir, mais je ne prendrai pas mon parapluie, parce que j’ai une belle canne et que je veux qu’on la voie.

M’être trop réjoui en m’apitoyant sur le malheur des autres. Pris un air d’homme sûr de lui. Trop fait le petit garçon avec mes maîtres et, avec les plus jeunes que moi, le bon grand homme qui ne fait pas exprès d’avoir du génie.

Trop regardé aux kiosques pour voir si l’on me reproduisait, trop lu les journaux pour y trouver mon nom cité. Trop envoyé, trop dédicacé de livres, pardonnant aux critiques, par un brusque attendrissement, le bien qu’ils m’avaient fait en ne disant de moi ni bien, ni mal.

Trop aimé mes enfants par pose de bon papa, trop étalé l’indifférence de mon coeur à l’égard de ma famille. M’être trop attendri sur les pauvres, auxquels je ne donne rien sous prétexte qu’on ne sait jamais.

Trop conseillé aux autres ce que je devinais qu’il fallait leur conseiller pour leur faire plaisir. Aimé trop de choses pour les autres, et non pour moi-même. Trop parlé de moi, oh ! oui, trop, trop ! Trop parlé de Pascal, Montaigne, Shakespeare, et pas assez lu Shakespeare, Montaigne, Pascal.

Trop dit à mes amis : « Si je meurs avant vous, je vous demande de m’enterrer à Chitry-les-Mines, et, sur ma tombe, vous mettrez un petit buste avec les titres de mes ouvrages, simplement, rien que ça. » Puis, brusquement : « D’ailleurs, je vous enterrerai tous. »

M’être trop noirci quand je savais qu’on allait protester, avoir trop flatté pour qu’on me flatte.

Je ne suis qu’un misérable, je le sais. Je n’en suis pas plus fier. Je le sais, et je continuerai

Au théâtre, trop remué la tête de droite et de gauche, comme un bouvreuil, pour faire déjà des agaceries à ma jeune gloire. Revenu toujours trop vite sur mes impressions. Trop lu les articles de Coppée pour me prouver que je suis plus malin que lui.

Et je me frappe la poitrine, et, à la fin, je me dis : « Entrez ! », et je me reçois très bien, déjà pardonné. Trop vanté les petites revues que je n’ouvre jamais, et trop méprisé les journaux dont je lis quatre ou cinq chaque jour. Trop parlé de ma génération, et trop caché l’âge que j’ai. Trop parlé de Barrès et pas assez « écrit » son nom.

Trop bu de chartreuse.

Trop dit : « le bien que je pense… » au lieu de : « le mal que je pense… ».

Histoires Naturelles : L’écureuil

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I

Du panache ! du panache ! oui, sans doute ; mais, mon petit ami, ce n’est pas là que ça se met.

II

Leste allumeur de l’automne, il passe et repasse sous les feuilles la petite torche de sa queue.